Penser la présence des femmes dans la ville

L’espace public est souvent perçu comme un endroit neutre, utilisé à parité par les hommes et par les femmes. Pourtant, si on regarde de plus près les usages des uns et des autres, on remarque une appropriation très genrée de la ville. Un constat partagé par le Conseil économique, social et environnemental qui, dans une résolution prise le 25 février dernier, souligne l’urgence à agir contre les inégalités de genre dans l’espace public. Cet avis consultatif rappelle le rôle moteur des municipalités pour faire face à ces enjeux. À l’heure de la construction de villes intelligentes, il est crucial de s’emparer de la notion de genre pour penser la ville de demain. Chez Abylon, nous sommes convaincus que la redéfinition des espaces urbains, actuellement en cours, constitue une formidable opportunité pour favoriser l’égalité entre les femmes et les hommes dans la ville. Où en est-on ? Quels leviers peuvent être actionnés pour rendre la ville inclusive ? Abylon fait un état des lieux et donne quelques pistes pour imaginer une ville plus paritaire.

 

Les hommes occupent l’espace public, les femmes le traversent 

Les femmes et les hommes n’utilisent pas l’espace public de la même manière. Des études menées à Paris, sur la Place du Panthéon et la Place de la Madeleine, arrivent au même constat : si, dans ces deux espaces les femmes sont autant représentées que les hommes, leurs comportements sont très différents. Contrairement aux hommes, les femmes passent peu de temps immobiles et, si elles s’assoient, elles sont rarement seules. Parfois, les femmes vont jusqu’à disparaître de l’espace public. C’est le cas à Rouen, où la métropole a découvert un phénomène étrange à l’occasion d’une étude sur la marchabilité de la ville : un des ponts était quasiment déserté par la femmes. En cause : des trottoirs étroits et un niveau sonore élevé, lié aux sept voies de circulation, autant d’obstacles au bien-être des femmes qui réalisent encore 75% des trajets d’accompagnement des enfants et des personnes âgées. 

 

La sécurité : une préoccupation majeure pour les femmes

Face au sentiment d’insécurité, les femmes mettent en place des stratégies d’évitement. Trottoirs étroits, éclairage insuffisant, lieux associés à des manifestations de sexisme… De nombreux facteurs poussent les femmes à adapter leur trajet, quitte à faire un détour. La nuit, la présence des femmes dans l’espace diminue encore plus : une baisse de 25 à 50% de la fréquentation des rues piétonnières par les femmes est généralement constatée. Face à ce phénomène, des start-ups ont développé des solutions pour accompagner les femmes dans leurs déplacements nocturnes. L’application App-Elles permet aux femmes de disposer d’un service d’appel d’urgence vers des personnes de confiance ou des associations spécialisées. Mon Chaperon et BIGSIS proposent de mettre en relation des personnes pour effectuer leurs déplacements nocturnes en covoiturage ou en copiétonnage. Par ailleurs, des dispositifs d’éclairage intelligent réduisent le sentiment d’insécurité des femmes à la nuit tombée, tout en étant respectueux de l’environnement. 

 

Pourquoi les besoins des femmes sont-ils si peu pris en compte ? 

Bien souvent, le débat sur les inégalités d’accès à l’espace public entre les hommes et les femmes reste focalisé sur le sentiment d’insécurité, plus fortement ressenti par les femmes. Or, penser les inégalités de genre dans l’espace urbain uniquement de ce point de vue-là ne remet pas en question la façon de construire la ville, qui a peu évolué pendant de nombreuses décennies. Cette approche de l’aménagement fondée sur des grands équipements est défavorable à la présence des femmes dans l’espace public. L’exemple des terrains de foot ou des skateparks illustre bien ce biais : ces infrastructures sont essentiellement utilisées par les hommes et représentent 80% des dépenses des collectivités territoriales en matières d’équipements sportifs publics. En d’autres termes, les hommes bénéficient en priorité des crédits publics.  C’est pour cette raison que la problématique de genre doit être prise en compte dès la phase de conception des projets, en se concentrant sur les usages des différents utilisateurs. Construire une ville intelligente, c’est avant tout répondre aux attentes spécifiques des différentes catégories d’usagers

 

Quels leviers d’action pour les collectivités territoriales ? 

Depuis 2014, les collectivités territoriales de plus de 20 000 habitants sont tenues de publier un bilan des inégalités femmes-hommes sur leur territoire. C’est un état des lieux mais c’est un document d’orientation. Il doit être présenté à l’assemblée délibérante avant le vote du budget. Si le budget reflète les priorités d’une collectivité, alors le gender budgeting devient un instrument au service du bien-être des femmes dans la ville. Un rééquilibrage des budgets municipaux ou intercommunaux en faveur des femmes est possible. Dans une logique de co-construction, la collectivité peut aussi organiser ou s’appuyer sur des marches exploratoires de femmes. Celles-ci permettent notamment de libérer la parole et de désigner les zones perçues comme anxiogènes pour les femmes dans la ville. Dans tous les cas, la sensibilisation et la formation des équipes de la collectivité est essentielle pour favoriser la mixité dans la ville. Les agents des collectivités sont des rouages incontournables de ce changement : il ne suffit pas de créer de nouveaux espaces ou de modifier les espaces existants. L’enjeu se situe dans l’appropriation de l’espace urbain par l’ensemble de la population, les agents en sont les médiateurs. 

 

La question du genre dans l’espace nous éclaire sur la construction d’une ville intelligente et inclusive. Une compréhension fine des besoins des différents utilisateurs, notamment les plus vulnérables, rend la ville soit accessible à tous. Écoutons-les !